Mahasweta Devi, ou l’art de nommer ce qui résiste aux catégories
Un siècle après sa naissance, l’écrivaine indienne incarne une pratique de la langue où écrire, c’est d’abord refuser les étiquettes et écouter les voix que l’histoire étouffe.
Un jour de 1981, à Calcutta, un tireur de pousse-pousse nommé Manoranjan Byapari conduit une passagère d’une cinquantaine d’années, saris et jhola, qui lui demande soudain le sens du mot jijivisha – la volonté tenace de vivre. Intriguée par sa réponse, elle l’invite à écrire pour la revue qu’elle dirige, griffonne son adresse sur un bout de papier et signe : Mahasweta Devi. « Comme si la déesse Saraswati était apparue devant Kalidasa », se souviendra Byapari, devenu depuis l’une des voix dalits les plus lues du Bengale. L’anecdote dit l’essentiel : pour Mahasweta Devi, née en 1926 et disparue en 2016, la littérature n’était pas un art de salon mais une écoute radicale, une manière de restituer aux plus marginalisés le droit de rêver leur propre chemin.
Cette attention aux mots que l’on impose ou que l’on refuse traverse, par des chemins inattendus, plusieurs débats contemporains. Dans le monde francophone, une universitaire raconte comment, élue maîtresse de conférences en 2011, elle tenait à être appelée « maître » ou « auteur », tant le féminin lui semblait dévalorisant – « maîtresse » évoquant l’école ou l’adultère. Elle a mis des années à comprendre que sa résistance tenait moins à la laideur supposée du mot « autrice » qu’à l’absence d’habitude, exactement comme on a fini par trouver naturel « actrice ». Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française, insistait pour qu’on l’appelle « Le » secrétaire perpétuel, ultime illustration d’une appropriation d’un système sans interrogation sur son historicité. Mahasweta Devi, elle, ne s’embarrassait pas de ces pudeurs : elle disait détester les « bonnes personnes » et refusait de devenir l’une d’elles, préférant se jeter dans la mêlée pour les communautés tribales, batailler avec la police, exiger une seconde autopsie après la mort en garde à vue d’un Sabar handicapé.
Aux États-Unis, la présidente de l’Association américaine d’anthropologie a récemment affirmé que l’idée de deux sexes biologiques était « factuellement incorrecte », ajoutant ne pas comprendre ce que les gens veulent dire par là, et comparant cette croyance à l’astrologie. Pourtant, 42,4 % des anthropologues légistes interrogés en 2022 estimaient que le sexe est binaire. La controverse révèle moins un clivage scientifique qu’un rapport au langage : pour certains, nommer la binarité, c’est déjà exclure ; pour d’autres, refuser de la nommer, c’est nier une réalité clinique et juridique. Mahasweta Devi, qui passa sa vie à écrire sur les Adivasis et les femmes, ne cherchait pas à trancher ces querelles de catégories. Elle déplaçait le centre de gravité vers les forêts, les prisons, les foires tribales, prenant des notes sur tout ce qui se déroulait sous ses yeux, convaincue que ses personnages avaient le droit de choisir leur destin, quitte à ce que le lecteur en oublie l’auteure.
En Russie, une femme de cinquante ans confie à un journal sa crainte que sa vie sexuelle, libérée après un divorce, ne prenne trop de place. La réponse du chroniqueur – il n’y a pas de « trop » de sexe, mais il faut s’inquiéter si l’obsession empiète sur les autres sphères de l’existence – rappelle que la frontière entre le besoin et l’excès est une construction intime, souvent tue. Mahasweta Devi, dans sa nouvelle « La donneuse de sein » (Stonodayini), faisait du corps d’une femme pauvre, loué comme nourrice pour préserver la silhouette des épouses bourgeoises, le lieu d’une exploitation où le sein n’est plus symbole sacré de maternité mais outil de travail dans une société quasi féodale. Là encore, nommer ce que la pudeur occulte était un acte politique.
Au crépuscule de sa vie, Mahasweta Devi confiait à son petit-fils qu’elle était « appréciée pour de mauvaises raisons », ses livres les plus célèbres n’étant pas, à ses yeux, les meilleurs. Elle laisse derrière elle une vache nommée Nyadosh qui mange du poisson frit et bouscule les policiers du Raj britannique, un poète tribal exécuté pour avoir usurpé une identité de brahmane, et une reine de Jhansi dont elle avait reconstitué l’épopée en sillonnant les villages pour recueillir des chants oubliés. Autant de figures qui, comme elle, refusent de se laisser enfermer dans une case.
| Presse indienne et sud-asiatique | +1.00 | aligned |
|---|---|---|
| Presse européenne continentale | 0.00 | neutral |
| Presse atlantique / anglosphère | −0.80 | critical |
| Presse russe et CEI | +0.20 | neutral |
Mahasweta Devi opened the world with her words, giving voice to the marginalized and fighting for their freedom.
By recounting the rickshaw encounter and her legacy, an image of a literary heroine and activist is built, making her story exemplary.
The controversial dimension of naming battles (such as the debate on inclusive writing and the definition of sex) is absent, which reinforces the harmonious image of Devi's legacy.
The author overcame initial resistance and now accepts 'autrice', recognizing the value of feminization.
By narrating the personal journey, the linguistic change is normalized as a natural evolution.
The broader context of naming struggles, such as Mahasweta Devi's fight for Adivasi rights and the debate on binary sex, is absent, which reduces the political scope of the theme.
The AAA president does not understand the position she dismisses, and her ignorance threatens science.
Using an accusatory tone and scientific authority, the opponent is delegitimized as incompetent.
The personal and literary perspective of naming life, as in the example of Mahasweta Devi and the feminization of language, is omitted, which polarizes the debate without nuance.
The woman should not worry about the amount of sex; what matters is health and happiness.
By reassuring with authority, social anxiety is reduced and the problem is individualized.
The political and cultural dimensions of naming, such as Mahasweta Devi's activism and inclusive writing, are absent, which individualizes the sexual issue.
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