
Ashura, entre jeûne et deuil : les mille visages d’un jour sacré
Des venelles de Dhaka aux orphelinats indonésiens, le dixième jour de mouharram mêle mémoire antique, ferveur soufie et controverses rituelles.
Dans les ruelles étroites qui mènent à l’imambara Hoseni Dalan, au cœur du vieux Dhaka, des bannières noires claquent aux balcons et des gobelets de sherbet sont tendus aux passants. Des familles entières, sunnites comme chiites, se pressent devant le tazia, ce cénotaphe de bois et de papier qui sera porté en procession jusqu’au lac de Dhanmondi. Ici, le jour d’Ashura ne se résume pas à une commémoration figée : il se vit dans une dévotion tactile, où l’on allume des bougies, glisse des billets dans les urnes et murmure des vœux pour un petit-fils, comme le rapporte un visiteur venu de Kamrangirchar.
Cette ferveur populaire plonge ses racines bien au-delà du martyre de l’imam Hussein à Kerbala en 680. Des sources historiques et des hadiths rapportés par Boukhari rappellent que le Prophète lui-même jeûnait ce jour en écho à la tradition juive de Yom Kippour, avant de recommander de le distinguer en y ajoutant un jeûne le 9 ou le 11 mouharram. Dans l’Arabie préislamique, les Qouraychites recouvraient déjà la Kaaba d’un voile neuf à cette date, et les mois sacrés interdisaient les combats. La sociologie religieuse, citée dans la presse indonésienne, voit dans ces calendriers un « monument du temps » où le linéaire et le sacré se nouent, chaque communauté réinterprétant un héritage sémite bien antérieur à l’islam.
En Indonésie, le mois de mouharram est moins marqué par les processions de deuil que par un appel à la réforme intérieure. Les prêches du vendredi, largement diffusés, insistent sur la « mise en ordre du cœur » face aux fitna (épreuves) de l’époque, et sur l’obéissance renouvelée. Une tradition locale, sans fondement scripturaire direct mais solidement ancrée, fait du 10 mouharram un « Lebaran Anak Yatim », une fête des orphelins où les dons, les fournitures scolaires et les sorties éducatives se multiplient. Pour la fondation Dompet Dhuafa, il s’agit de transformer une émotion passagère en accompagnement durable, loin de toute charité-spectacle.
Cette pluralité d’usages suscite des tensions herméneutiques. Au Nigeria, des voix sunnites mettent en garde contre les cérémonies de lamentation, les processions publiques et l’idée que mouharram serait un mois néfaste, pratiques jugées contraires à la sunna. La même presse rappelle que le jeûne d’Ashura, bien que surérogatoire depuis l’instauration du ramadan, reste une sunna fermement attestée, et que le Prophète n’a jamais institué de deuil annuel pour ses compagnons martyrs. Ces débats dessinent une géographie des sensibilités : là où l’Asie du Sud tisse un lien charnel avec la tragédie de Kerbala, l’Afrique de l’Ouest et une partie du monde malais privilégient le jeûne expiatoire et la solidarité sociale.
À la nuit tombée, dans l’imambara de Dhaka, les lumières s’éteignent pour la « same gariba », une veillée de recueillement où l’on évoque la solitude des survivants de Kerbala. Quelques heures plus tôt, le tazia a été symboliquement immergé dans le lac, et la foule s’est dispersée après avoir partagé un shirni sucré. Reste, flottant dans l’air humide de la mousson, le souvenir d’un jour que chaque communauté habite à sa manière, entre mémoire, pénitence et élan de tendresse pour les plus fragiles.
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L'Achoura est présentée comme une tradition musulmane enracinée dans les premiers temps de l'islam, directement inspirée du Yom Kippour juif. L'article en explique la signification religieuse de manière détachée et historique, en soulignant l'héritage abrahamique partagé.
Le mois sacré de Muharram est présenté comme un temps d'introspection spirituelle, d'éducation morale et de solidarité sociale. Sermons et commentaires exhortent les croyants à garder leur cœur contre la calomnie, à renforcer les liens familiaux par l'exemple et à prendre soin des orphelins, faisant du Nouvel An islamique un moment de renouveau personnel et communautaire.
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