
Quand le soin se heurte au soupçon : récits d’une Europe fracturée
Des urgences espagnoles aux maisons de retraite suédoises, la défiance et l’épuisement des systèmes de santé révèlent des sociétés où la vulnérabilité n’est plus protégée.
Une nuit d’été, dans un service d’urgences espagnol. Un patient souffrant de douleurs abdominales attend, allongé sur un brancard, sa femme assise à ses côtés, les mains crispées sur son sac. La porte s’ouvre. Le médecin prononce un « buenas noches » à l’accent étranger, la « ese » trop longue, la « che » trop métallique. Aussitôt, le couple échange un regard. La femme hausse les sourcils. À chaque question posée par le praticien, la méfiance grandit. L’interrogatoire est pourtant méthodique, l’examen minutieux, mais dans l’esprit des deux patients, l’origine supposée du docteur efface sa compétence. La scène, décrite par un témoin, n’est pas un fait divers : elle illustre une forme de racisme ordinaire que les professionnels de santé étrangers subissent dans plusieurs pays européens, où un accent peut suffire à délégitimer un diagnostic.
Ce soupçon qui s’immisce dans la relation de soin n’est que l’une des facettes d’un malaise plus vaste. En Suède, les témoignages s’accumulent sur un système de santé qui, malgré des investissements massifs, ne parvient plus à honorer sa promesse d’égalité. Une enquête du syndicat Vårdförbundet révèle que 94 % des sages-femmes jugent la dotation estivale insuffisante, menaçant la sécurité des patientes. Des femmes enceintes doivent parcourir trois heures pour un accouchement programmé, tandis que d’autres voient leur césarienne déplacée vers un hôpital éloigné. Dans les maisons de retraite, le personnel, épuisé, enchaîne les heures supplémentaires sans pause, et les résidents, conscients de la pression, n’osent plus appeler à l’aide. Un patient chronique, X, raconte avoir appelé son centre de santé dès l’aube pour s’entendre répondre que toutes les consultations du jour étaient déjà attribuées – « premier arrivé, premier servi », lui a-t-on lancé, comme si la santé était une loterie.
Ces défaillances ne sont pas seulement logistiques. Elles traduisent une hiérarchisation implicite des souffrances. Les données officielles suédoises montrent que les femmes passent en moyenne plus de temps aux urgences que les hommes, un écart qui se creuse avec l’âge. Les plus âgées, celles de plus de 80 ans, attendent le plus longtemps. Ce constat fait écho aux analyses venues d’Amérique latine, où des chercheuses soulignent que les stéréotypes de genre continuent de modeler l’accès aux postes de décision et la reconnaissance des douleurs. En politique, le phénomène se répète : une étude de l’université de Cambridge portant sur 43 000 élus suédois montre que les femmes se retirent plus souvent du débat public après avoir subi menaces et harcèlement, surtout lorsqu’elles s’expriment sur les questions d’égalité. Leur silence, préviennent les chercheurs, appauvrit la démocratie.
La défiance ne s’arrête pas aux portes des hôpitaux ou des assemblées. Elle peut prendre des formes plus insidieuses encore, comme l’illustre le récit d’un homme originaire du Congo, envoyé enfant chez sa tante à Londres dans l’espoir d’une vie meilleure. Convaincue par un pasteur que le garçon était possédé, la famille l’a affamé, isolé, accusé de sorcellerie. Il a passé des heures à chercher une coquille d’arachide imaginaire, preuve supposée de ses pouvoirs maléfiques. Ce cas, loin d’être isolé, rappelle que des milliers d’enfants au Royaume-Uni subissent des violences liées à des croyances en la possession spirituelle, souvent sans que les signalements aboutissent. Comme l’analyse un intellectuel du monde arabe, la racine de ces comportements est un « déni projectif » qui ôte à l’autre son humanité pour mieux justifier l’oppression.
Au terme de ces récits, une image demeure : celle d’un garçon de onze ans fouillant désespérément une pièce à la recherche d’un objet qui n’existe pas, sous le regard d’adultes qui ont cessé de le voir comme un enfant. Cette quête absurde dit quelque chose de nos sociétés, où la vulnérabilité – qu’elle soit celle d’un patient, d’une femme politique ou d’un mineur migrant – se heurte trop souvent à un mur de préjugés ou d’indifférence.
| Presse atlantique / anglosphère | −0.80 | critical |
|---|---|---|
| Presse du Golfe arabe | −0.60 | critical |
| Presse européenne continentale | −0.70 | critical |
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