
La garde prend le pouvoir : l’Iran sans boussole après la mort de Khamenei
Deux mois après le déclenchement des hostilités avec les États-Unis et Israël, la République islamique ne fonctionne plus autour d’un arbitre clérical unique et incontesté. La mort de l’ayatollah Ali Khamenei, tué dès le premier jour de l’offensive, et l’élévation de son fils Mojtaba — blessé, tenu à l’écart de toute apparition publique — ont brisé l’axe vertical qui structurait le régime depuis 1979. Une rupture qui, selon les analyses convergentes de la presse anglo-saxonne et proche-orientale, offre aux commandants du Corps des gardiens de la révolution une emprise sans précédent sur l’appareil d’État, au moment même où Téhéran doit répondre aux propositions de pourparlers avancées par Washington. Les dépêches en provenance de Dubaï et de Londres décrivent une architecture du pouvoir devenue opaque au point que, de l’aveu même de responsables américains, personne ne sait véritablement qui décide dans la capitale iranienne — y compris, peut-être, ceux qui y siègent. L’exaspération affichée par Donald Trump, relevée par le quotidien suisse Le Temps, n’a pas empêché la Maison-Blanche d’étudier cette semaine une nouvelle offre iranienne sur le détroit d’Ormuz, signe que la diplomatie continue de chercher un interlocuteur dans un labyrinthe institutionnel qui n’en fournit plus.
Du côté des capitales européennes et des cercles de réflexion stratégique, l’inquiétude se cristallise moins sur les capacités militaires résiduelles de l’Iran que sur la nature même de sa gouvernance. La chercheuse Sanam Vakil, qui dirige le département Moyen-Orient du think tank londonien Chatham House, souligne que l’opacité actuelle est le symptôme d’une crise systémique plus profonde que ne l’étaient les sanctions ou les frappes. Les analystes italiens, relayés par la presse transalpine, mettent en garde contre la tentation de prendre pour argent comptant la rhétorique des Gardiens qui se proclament vainqueurs de la guerre : cette communication relève avant tout d’une stratégie psychologique destinée à masquer l’effondrement des rentes pétrolières et la perte des moyens d’achat de la paix sociale interne. En Belgique et au Parlement européen, l’idée gagne que l’Europe doit repenser sa posture vis-à-vis d’un acteur dont le centre de gravité décisionnel a glissé des religieux vers les militaires, sans que le nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei ne parvienne à incarner autre chose qu’une légitimation a posteriori des décisions prises par le Conseil suprême de sécurité nationale et par le noyau dur des Pasdaran.
Cette mutation, que les éditorialistes libanais et iraniens en exil qualifient déjà de « direction collective sous tutelle des gardiens », n’est pas sans conséquence sur le tempo diplomatique. Trois sources proches des négociations citées par l’agence Reuters attestent que les réponses aux propositions de cessez-le-feu ou de désescalade mettent désormais plusieurs jours à arriver, preuve d’une mécanique de concertation horizontale qui remplace l’ancien arbitrage vertical. Personnalité-clé de cette nouvelle équation, le général Ahmad Vahidi, commandant de la force Qods, pèse désormais d’un poids comparable à celui des responsables formels du bureau du Guide, ce qui brouille les canaux de communication avec l’Occident. La presse russe, toujours attentive aux reconfigurations du Moyen-Orient, y voit une militarisation accélérée du régime qui pourrait durcir les positions de Téhéran au moment où le dialogue nucléaire menace d’être rouvert.
L’Afrique francophone et le Canada observent cette transition avec une attention moins immédiate mais non moins stratégique, conscients que l’instabilité d’un acteur régional de cette envergure redessine les routes maritimes et les prix de l’énergie. À Abidjan comme à Montréal, les chancelleries s’interrogent sur le vide d’autorité qui risque de transformer chaque crise bilatérale en escalade non maîtrisée, faute d’un décideur clairement identifié capable d’engager l’État iranien. L’équation est d’autant plus périlleuse que le régime, privé de l’autorité transcendante du faqih, cherche dans la surenchère sécuritaire une légitimité de substitution. Ce glissement du religieux vers le militaire, du sermon vers le rapport de force, n’est pas une parenthèse : il redéfinit les contours d’une République islamique dont la survie dépendra moins de la fidélité à sa charte fondatrice que de la cohésion interne de ses nouvelles élites en uniforme.
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