
Soyouz-5 : dix ans d’attente, un envol réussi, et le Kazakhstan propulsé au rang de puissance spatiale
C’est une manœuvre de précision qui avait tout du symbole. Le 30 avril, à 21 heures précises, heure de Moscou, le nouveau lanceur russe Soyouz-5 s’est arraché pour la première fois du pas de tir n° 45 du cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan. L’ascension suborbitale, courte mais entièrement maîtrisée, s’est achevée par le largage d’une maquette inerte dans une zone prédéfinie du Pacifique, fermée à la navigation. Pour Roscosmos, l’agence spatiale fédérale russe, ce vol d’essai met un terme à une décennie de développement et à quatre années de reports consécutifs. Les deux étages ont fonctionné en mode nominal, confirme la communication officielle, offrant à la corporation d’État le premier souffle neuf dont elle avait besoin pour ranimer un secteur enlisé entre sanctions et concurrence intenable des lanceurs réutilisables privés.
Les sources moscovites s’emparent très vite de la portée stratégique de l’événement. Le PDG de Roscosmos, Dmitri Bakanov, salue l’entrée du Kazakhstan dans le « club des puissances spatiales », le cosmodrome emblématique de la conquête soviétique devenant, grâce au projet conjoint Baïterek, le berceau d’un lanceur de classe intermédiaire entièrement nouveau. La fusée, haute de 64 mètres, s’appuie sur le moteur à ergols liquides RD-171MV, présenté comme le plus puissant au monde dans sa catégorie. Elle peut emporter jusqu’à 17 tonnes en orbite basse, soit le double des Soyouz‑2 actuelles, pour un coût au kilogramme divisé par deux. Ces caractéristiques visent explicitement à contester la domination de SpaceX sur le marché commercial, tout en assurant à Moscou une souveraineté d’accès à l’espace, que ce soit pour des satellites institutionnels ou des charges militaires.
L’écho de ce premier lancement a rapidement traversé les frontières. La presse iranienne, sous la plume du quotidien économique Donya‑e Eqtesad, relate l’événement avec une neutralité qui trahit l’attention que lui portent les cercles stratégiques de Téhéran. Alors que la coopération russo-iranienne s’épaissit sous le poids des sanctions occidentales, imaginer un jour des vols communs ou des transferts de technologies sur un lanceur moderne n’a rien d’une fantasmagorie. Pour les capitales européennes, l’angle est plus ambivalent. Paris et Bruxelles n’ont pas oublié que les Soyouz décollèrent longtemps de Kourou, en Guyane, scellant une interdépendance spatiale aujourd’hui rompue. Si le succès de Soyouz‑5 n’inverse pas le rapport de force face aux Falcon américaines ni ne ressuscite la coopération suspendue, il rappelle que la Russie dispose encore d’un savoir-faire compétitif pour les pays du Sud global – notamment plusieurs États francophones d’Afrique qui, après avoir satellisé leurs équipements grâce à des lanceurs russes, pourraient se réjouir de la pérennité de cette offre, à condition d’en accepter les implications géopolitiques.
Reste à transformer l’essai. La fusée griffée Irtysh – l’autre nom de Soyouz‑5 – ambitionne de devenir le socle d’une famille de lanceurs lourds et super-lourds destinés, à terme, aux missions habitées et aux ambitions lunaires que caresse le Kremlin. Mais les lenteurs du programme, les budgets comprimés et l’isolement technologique continuent de miner la crédibilité du cycle de production. Le Kazakhstan, pour sa part, voit dans ce partenariat l’opportunité de monétiser un patrimoine soviétique tout en se dotant d’une stature spatiale régionale, ce qui n’est pas sans susciter quelques réserves chez les voisins centre-asiatiques. En attendant, le succès de Baïkonour redonne un peu d’oxygène à une industrie russe qui en manquait cruellement ; mais dans un écosystème mondial où la réutilisabilité est devenue le critère de compétitivité, le chemin est encore long avant que Soyouz‑5 ne décolle vraiment de l’ambiguïté post-soviétique.
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