
Disparition d’Alan Greenspan : la Fed renoue avec l’opacité, les marchés face au vide
Le décès de l’ancien maître de la Réserve fédérale coïncide avec le tournant restrictif de son successeur Kevin Warsh en matière de communication, ravivant les incertitudes sur la trajectoire des taux américains.
Le décès, lundi à Washington, d’Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale de 1987 à 2006, coïncide avec un tournant de la communication de la banque centrale. Le nouveau président Kevin Warsh veut réduire la « forward guidance » et supprimer le « dot plot », ces projections de taux qui guidaient les marchés depuis la crise financière. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a salué cette orientation, tout en appelant la Fed à rester « ouverte » face aux effets inflationnistes d’un conflit avec l’Iran et aux gains de productivité liés à l’intelligence artificielle. La réaction ne s’est pas fait attendre : en quelques jours, les prévisions de taux de Bank of America et Citigroup ont divergé de 150 points de base – la première anticipant trois hausses, la seconde trois baisses d’ici janvier –, un écart inédit sur six mois qui traduit le vide informationnel créé par la nouvelle doctrine.
Ce virage répond à une critique de fond : la Fed a manqué sa cible d’inflation de 2 % pendant cinq ans et ses prévisions erronées ont produit une fausse sécurité. Warsh a lancé cinq groupes de travail sur la communication, le bilan, les données, la productivité et le cadre d’inflation, dont les conclusions sont attendues d’ici la fin de l’année. Mais la presse économique allemande souligne que ses ambitions se heurtent à une réalité budgétaire et politique brutale. La dette publique américaine atteint 100 % du PIB, le déficit annuel 6 %, et le Trésor finance l’État par des titres courts, rendant le budget hypersensible aux taux directeurs. La pression de Donald Trump, qui avait dénigré Jerome Powell pour obtenir une politique plus accommodante, s’exerce désormais sur Warsh, soupçonné de docilité. En outre, la thèse de Warsh selon laquelle l’IA atténuerait l’inflation est jugée fragile.
L’héritage de Greenspan éclaire les risques du moment. Architecte de la « Grande Modération », il avait érigé l’ambiguïté en méthode, estimant qu’une phrase trop claire pouvait effacer des milliers de milliards. Son avertissement de 1996 sur l’« exubérance irrationnelle » fit plonger les places mondiales, sans que la Fed n’intervienne ensuite pour calmer la surchauffe. Après la crise de 2008, il reconnut une « faille » dans sa foi en l’autorégulation des marchés. La presse russe rappelle que cet environnement de taux bas a involontairement nourri le « miracle économique » russe des années 2000, et que l’idéologie greenspanienne a influencé les réformateurs postsoviétiques – un héritage ambivalent que Moscou médite aujourd’hui.
Le retour à une communication opaque, dans un contexte de dette élevée et d’incertitude géopolitique, fait craindre une volatilité accrue. Les investisseurs, privés de signaux clairs, devront se concentrer sur des données économiques dont la fiabilité s’érode, tandis que le conflit latent avec l’Iran menace les prix de l’énergie. La prochaine échéance à surveiller est la publication, en fin d’année, des recommandations des groupes de travail de la Fed, qui pourraient entériner ou atténuer ce changement de doctrine.
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