
Quand l’État réenchante la famille, du conte indonésien au droit russe
De Jakarta à Saint-Pétersbourg, les pouvoirs publics réinvestissent le récit, la paternité et le mariage pour répondre aux angoisses démographiques et à l’emprise des écrans.
Un soir, à Jakarta, le ministre indonésien de la Culture Fadli Zon se souvient à voix haute des histoires qu’il inventait pour ses enfants. « Presque chaque nuit », confie-t-il, il mêlait des bribes de contes populaires à son imagination, moins soucieux de la forme que des valeurs glissées dans le récit. L’aveu, livré lors d’un rassemblement de conteurs en juin 2026, n’a rien d’une confidence privée : il s’inscrit dans une campagne officielle invitant les parents à renouer avec le « dongeng sebelum tidur », le conte du soir, pour arracher les plus jeunes aux vidéos courtes et aux jeux qui colonisent leurs heures de loisir.
À quatre mille kilomètres de là, sous les lustres du Forum juridique international de Saint-Pétersbourg, la famille occupe également les esprits, mais le ton est plus martial. Un vice-ministre de la Justice qualifie la cohabitation hors mariage de « menace directe pour la sécurité nationale et la santé démographique du pays ». Dans les travées, on débat de la nécessité de réviser la Constitution pour y inscrire une idéologie d’État, de remplacer le « collectivisme » par la « sobornost » — une forme de communion spirituelle —, ou encore de puiser dans la tradition juridique islamique des « principes organiquement accordés aux valeurs traditionnelles des peuples de Russie ». Le forum, créé en 2011 sous la présidence de Dmitri Medvedev comme une vitrine du droit international, est devenu le laboratoire d’un conservatisme juridique assumé.
Ce double mouvement, indonésien et russe, dessine une cartographie inattendue de l’anxiété familiale. D’un côté, un pays musulman démocratique où le ministère de la Population lance le programme « GEMAR » — Gerakan Ayah Mengambil Rapor, le mouvement des pères qui viennent chercher le bulletin scolaire — pour lutter contre le « fatherless », cette absence du père que les statistiques chiffrent à 25 % des enfants. De l’autre, une Russie orthodoxe qui, confrontée à un taux de fécondité de 1,4 enfant par femme, fait de la défense du mariage enregistré un pilier de sa politique nataliste, allant jusqu’à proposer, quelques mois plus tôt, d’orienter vers une thérapie les femmes exprimant le souhait de ne pas avoir d’enfant. Dans les deux cas, l’État ne se contente plus d’encourager : il érige la structure familiale traditionnelle en rempart contre un péril décrit comme existentiel.
Les publics visés ne s’y trompent pas. À Yogyakarta, des pères saluent une initiative qui les pousse à « être plus attentifs », tandis que des mères rappellent que l’école reste souvent déléguée aux femmes. En Russie, une députée prend soin de préciser qu’aucune mesure coercitive n’est envisagée contre les couples non mariés, tout en liant directement l’enregistrement du mariage à la « sécurité nationale ». Partout, la figure de l’enfant rivé à son téléphone sert de repoussoir : en Indonésie, le ministre Wihaji met en garde contre ces « nouveaux membres de la famille qui n’ont pas de cœur » ; en Russie, le discours sur la « propagande anti-enfants » criminalise la diffusion d’un mode de vie sans descendance. Le conte et le code civil deviennent les deux faces d’une même entreprise de réenchantement de l’intime par la puissance publique.
Au terme de la cérémonie de Jakarta, Fadli Zon lance un appel aux communautés de conteurs pour qu’ils continuent à « faire vivre les récits populaires ». Dans les allées du forum pétersbourgeois, un prêtre orthodoxe suggère que le droit à l’avortement contredit la Constitution. Entre ces deux scènes, une même conviction chemine : pour sauver la société, il faut d’abord repeupler l’imaginaire des enfants et réinscrire les corps dans des cadres juridiques hérités. Reste l’image d’un père, bulletin scolaire en main, qui découvre peut-être, ce jour-là, que sa présence vaut tous les discours.
Comment la même histoire est racontée ailleurs.
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En Indonésie, les ministres appellent les parents à renouer avec les contes du soir et les pères à être davantage présents, présentant ces pratiques comme une nourriture spirituelle pour le développement affectif et cognitif des enfants. L'État établit également un lien entre les mariages non enregistrés et un risque accru de retard de croissance, promouvant les structures familiales formelles comme mesure de santé publique. La forte participation à un festival national de contes populaires est citée comme preuve que la tradition orale résiste à l'ère numérique.
Les responsables russes affirment que la cohabitation hors mariage constitue une menace pour la sécurité nationale en raison de son impact sur la démographie et la stabilité familiale. L'État pousse au renforcement du mariage traditionnel comme pilier de l'ordre social, les législateurs présentant la question comme un enjeu de survie nationale. L'alarme démographique est directement liée au taux de divorce et aux unions non enregistrées.
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