
Mexique : face à la fronde enseignante, Sheinbaum contourne les syndicats
Alors que la CNTE durcit ses blocages et libère les péages, la présidente annule des déplacements et prépare une consultation directe des enseignants, école par école.
La Coordinadora Nacional de Trabajadores de la Educación (CNTE) a décidé, au terme d’une assemblée nationale représentative tenue dans la nuit de samedi à dimanche, de poursuivre la grève nationale entamée le 1er juin et d’intensifier ses actions. Dès lundi, des sections du syndicat dissident ont libéré les barrières de péage sur l’autoroute Mexico-Cuernavaca, à Tlalpan, et annoncé des opérations similaires dans plus de vingt États, notamment en Oaxaca, au Guerrero, au Chiapas et au Michoacán. Face à cette escalade, la présidente Claudia Sheinbaum a opéré un virage stratégique : après des semaines de négociations infructueuses avec les directions syndicales, elle a annoncé qu’à partir d’août, le gouvernement fédéral consultera directement les maîtres, école par école, sans passer par les « cúpulas » qu’elle accuse d’avoir historiquement favorisé la corruption dans l’attribution des postes.
Cette décision intervient alors que la légitimité interne de la CNTE est fragilisée par des accusations de fraude lors d’une consultation menée au sein de la Section 22 d’Oaxaca. La dirigeante Yenny Aracely Pérez a affirmé que 6 337 enseignants avaient voté pour la poursuite de la grève, contre 6 162 pour une pause, mais des dissidents ont dénoncé un résultat inverse, évoquant 7 595 voix en faveur d’un répit. Sheinbaum a publiquement réprouvé ces irrégularités présumées, exploitant la brèche pour justifier son appel direct à la base. La presse mexicaine y voit un pari risqué : contourner des leaders qui ont fait de la pression de rue un outil de négociation traditionnel, tout en misant sur la lassitude d’une partie du corps enseignant.
Le conflit a déjà modifié l’agenda présidentiel. Sheinbaum a annulé un déplacement à Zacatecas, où des perturbations étaient annoncées, et s’est rendue à San Luis Potosí pour inaugurer des terrains de football et remettre des billets pour la Coupe du monde 2026 à de jeunes sportifs. « Nous sommes dans l’esprit du Mundial », a-t-elle déclaré, soulignant la volonté d’éviter des images de confrontation alors que le Mexique coorganise le tournoi. La police de la capitale, professionnalisée sous l’administration précédente, a jusqu’ici contenu les blocages sans bavure, préservant la réputation internationale du pays. Ce contexte mondialiste offre au gouvernement une fenêtre pour contenir la contestation sans recourir à la répression ouverte, mais il accroît aussi la visibilité de chaque action syndicale.
Au-delà de l’actualité immédiate, l’affrontement révèle une tension structurelle entre l’héritage corporatiste mexicain et la volonté réformatrice de l’exécutif. La CNTE, solidement implantée dans les États du Sud, défend un système de commissions mixtes syndicat-gouvernement pour les nominations et les promotions, que Sheinbaum juge responsable d’une corruption endémique. En cherchant à s’adresser directement aux enseignants, la présidence s’inspire de stratégies observées ailleurs en Amérique latine pour contourner des médiations syndicales jugées opaques. Reste à savoir si cette consultation « école par école » suffira à désamorcer un mouvement qui, selon plusieurs analystes, n’en est qu’à ses débuts. La réponse des sections locales dans les semaines à venir déterminera si le dialogue direct isole les directions radicales ou, au contraire, les renforce dans une dynamique de surenchère.
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