
K-pop contre phobie aérienne : quand la musique redessine les existences
Une Britannique soigne sa peur de l’avion avec BTS, Beth Orton médite sur le deuil, Charli XCX brûle son succès : itinéraires de résistance par le son.
D’une poigne ferme, elle agrippait la main de son mari tandis que l’avion s’élançait sur la piste. Casque vissé sur les oreilles, Debbie Adamson, 67 ans, laissait les mélodies du groupe de k-pop BTS étouffer le vacarme des réacteurs. Cette Britannique de Southampton n’avait plus mis un pied dans un aéronef depuis dix-sept ans, terrassée par une phobie née d’un vol cauchemardesque au-dessus de Budapest. L’an dernier, à Orlando, une playlist « à l’épreuve des balles » lui a pourtant rendu le ciel.
Cette histoire ordinaire d’une peur apprivoisée par la musique fait écho aux trajectoires d’artistes qui, à d’autres échelles, ont dû affronter leurs propres démons ou rejeter les attentes pour rester debout. La chanteuse britannique Beth Orton, 55 ans, publie The Ground Above, un neuvième album où elle médite sur le deuil, la mortalité et la difficulté d’aimer de manière imparfaite. Revenue de ses années de gloire « folktronica », où une critique la surnommait la « reine de la redescente », Orton y livre des vérités sans fard : « J’espère qu’elle a mis sa plus belle robe avant de mourir », chante-t-elle dans Waiting, inspirée par une amie qui remettait toujours au lendemain.
Dans l’industrie pop, le cycle des réinventions est sans fin. À 33 ans, Charli XCX en fait une démonstration radicale. Après le phénomène culturel Brat – un album dont l’esthétique vert fluo a envahi les imaginaires –, la native d’Essex a décidé, selon la presse suédoise, de « tout brûler ». Music, fashion, film, son nouvel opus, délaisse les beats club pour des orchestrations plus sombres, où l’ironie le dispute au désenchantement. « La piste de danse est morte », proclame-t-elle. Dans le même mouvement, elle libère un humour corrosif, notamment dans Wink wink où elle lance, faussement ingénue : « J’ai peut-être couché avec ton père. Je plaisante, je dis ça pour l’effet. » Un critique suédois y voit un « génie comique ».
Cette quête d’authenticité par la provocation ou l’introspection trouve une incarnation monumentale dans la figure de Cher. À 80 ans, la diva américaine incarne pour Time un modèle de longévité fondé sur l’auto-définition. « Si je veux me mettre les seins dans le dos, ça ne regarde que moi », assénait-elle il y a des décennies, alors que son corps était scruté, ses tenues jugées trop osées. Aujourd’hui, celle qui fut raillée pour ses excès est célébrée pour avoir transformé le « trop » en architecture, des robes transparentes de Bob Mackie au clip censuré de If I Could Turn Back Time. Avec Dolly Parton ou Barbra Streisand, elle rappelle qu’une vie bien vécue est celle qui refuse toutes les invitations à se faire plus petite.
Ainsi, de la septuagénaire anonyme aux icônes octogénaires, se dessine une même leçon : la peur, le vertige du temps ou le regard d’autrui ne se vainquent qu’en osant être soi, fût-ce de manière imparfaite ou spectaculaire. Beth Orton l’exprime en conseillant d’aller dire « je t’aime » même en trébuchant, Charli XCX en faisant un clin d’œil à l’absurdité, Debbie Adamson en osant de nouveau boucler sa ceinture. Dans le dernier morceau de Music, fashion, film, la voix du cinéaste David Cronenberg répète comme une incantation : « Personne ne dure éternellement, ils sont morts, ils ont disparu. » Une fin abrupte qui, paradoxalement, donne envie de danser.
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