
De Rome à Manille, l’effondrement des naissances redessine les sociétés et relance les dilemmes de la fin de vie
Tandis que la natalité chute de l’Argentine aux Philippines, le Canada voit sa population reculer et s’interroge sur l’extension de l’aide médicale à mourir.
Un peu partout sur la planète, les courbes démographiques plongent plus vite que prévu, bousculant les certitudes des États et la soutenabilité des systèmes sociaux. En Argentine, le nombre de naissances a chuté de près de 40 % entre 2014 et 2023, passant de 770 000 à 460 000 par an, une contraction que les spécialistes qualifient de rupture historique. Aux Philippines, pays jeune et en développement, l’indice de fécondité est tombé à 1,7 enfant par femme en 2025, contre 4,1 trente ans plus tôt. Rome enregistre désormais à peine 5,7 naissances pour mille habitants, bien en dessous de la moyenne italienne, tandis qu’en Espagne, l’Institut national de la statistique prévoit que d’ici 2076, à peine 60 % de la population sera née dans le pays, la croissance ne reposant plus que sur l’immigration. Même l’Allemagne, où le débat sur les causes s’enflamme, voit s’accélérer la dégringolade post-pandémie, certains chercheurs pointant la diffusion de l’iPhone comme corrélat troublant de la baisse de la fécondité.
Derrière ces chiffres se dessine un faisceau de causes entremêlées : pressions économiques, urbanisation galopante, allongement des études, recul du mariage et modes de vie numériques qui redéfinissent l’intimité. À Rome, de plus en plus de femmes recourent au « social freezing », la congélation d’ovocytes en vue d’une maternité différée, souvent pour des raisons professionnelles ou par absence de partenaire. Aux Philippines, les démographes évoquent une transition accélérée par l’accès élargi à la contraception et par des aspirations individuelles transformées. L’hypothèse allemande d’un lien entre l’arrivée du smartphone et le recul des naissances, aussi provocatrice soit-elle, illustre la difficulté à isoler un facteur unique dans ce basculement planétaire.
Ce reflux des berceaux n’est pas le seul mouvement démographique qui interroge les choix de société. Au Canada, où la population a légèrement diminué au premier trimestre 2026 pour le troisième trimestre consécutif, un autre débat, tout aussi existentiel, occupe l’espace public : celui de l’aide médicale à mourir (AMM). Depuis sa légalisation en 2016, plus de 76 000 Canadiens y ont eu recours, représentant aujourd’hui 5 % des décès annuels. Une commission parlementaire planche sur l’extension du dispositif aux personnes souffrant de troubles mentaux, suscitant de vives résistances chez ceux qui redoutent une banalisation dangereuse. Parallèlement, les décès liés aux opioïdes ont certes reculé de 26 % sur un an, mais ils restent à un niveau élevé, avec 16 morts par jour en moyenne, concentrés en Colombie-Britannique, en Alberta et en Ontario.
Face au vieillissement accéléré, l’immigration apparaît comme le principal amortisseur, mais son effet s’érode. L’Espagne illustre cette dépendance : sans apport migratoire, sa population déclinerait inexorablement, et pourtant la fécondité des immigrées elle-même s’« espagnolise », chutant d’un tiers en quinze ans. Le Canada, qui a réduit ses cibles d’accueil de résidents permanents et temporaires, voit désormais son solde migratoire ne plus suffire à compenser le déficit naturel. Ce tassement simultané des naissances et des flux migratoires expose les systèmes de santé à une double pression : moins de jeunes cotisants pour financer des soins toujours plus coûteux, comme le soulignent les experts argentins.
À l’horizon 2080, les Nations unies entrevoient un pic de la population mondiale, scénario inimaginable il y a peu. Ce retournement ne sera pas uniforme : il contraindra les pays riches à repenser la protection sociale, la place du travail et les conditions d’une fin de vie digne, tandis que les nations émergentes perdront plus vite qu’espéré le dividende démographique qui a porté leur développement. Entre berceaux vides et débats sur l’ultime liberté, les sociétés contemporaines sont confrontées à une même question : comment organiser la vie collective quand la vie elle-même se fait plus rare et plus longue.
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Le déclin démographique du Canada ne tient pas seulement à la faible natalité; une crise mortelle des opioïdes et l'élargissement de l'aide médicale à mourir accélèrent la chute. Même si les décès par opioïdes ont récemment baissé, les responsables préviennent qu'il reste beaucoup à faire, et les critiques redoutent que la libéralisation de l'AMM pour troubles mentaux ne vide encore davantage le pays. Ce recul est présenté comme une urgence multifronts, mêlant échecs de santé publique et débats éthiques sur la vie et la mort.
Le taux de natalité en Argentine a chuté de près de 40 % en une décennie, menaçant l'avenir du système de santé qui reposera sur de moins en moins de jeunes. Pendant ce temps, la Corée du Sud affiche un taux de fécondité d'environ 0,75, un plancher historique annonciateur d'une crise économique et sociale imminente. Le récit est celui d'une alarme pragmatique : sans enfants, la main-d'œuvre et l'État-providence risquent l'effondrement, exigeant des réponses politiques urgentes.
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