
Colombie : un transfert de pouvoir sous le signe de la rupture entre Petro et De la Espriella
Le président sortant interdit aux forces armées de préparer l’investiture du successeur élu, qu’il accuse d’obéir à Washington, tandis que le Congrès débat d’une cérémonie dans une garnison militaire du Cauca.
À deux semaines de la passation de pouvoir prévue le 7 août, le président colombien Gustavo Petro a ordonné aux forces militaires et à la police de ne « pas préparer une seule chaise » en vue de l’investiture de son successeur, Abelardo de la Espriella, si celle-ci devait se tenir dans une installation des forces armées. Cette instruction, diffusée lors d’une cérémonie de restitution de l’épée de Simón Bolívar au musée Quinta de Bolívar, s’accompagne d’une accusation directe : selon le chef de l’État sortant, le président élu, qui possède la nationalité américaine, « obéit directement au département d’État des États-Unis ». Ce geste brise un usage républicain selon lequel le pouvoir civil s’efface devant la continuité institutionnelle, et marque l’aboutissement d’une campagne entamée par Gustavo Petro pour contester la légitimité du scrutin du 21 juin.
Le camp du président élu, avocat de droite dure élu avec 49,66 % des voix face au candidat de la gauche Iván Cepeda, revendique une cérémonie dans une garnison du Cauca afin d’« envoyer le message que l’autorité de l’État a été rétablie » dans une région marquée par la violence des groupes armés. Soutenu durant la campagne par Donald Trump, Abelardo de la Espriella entend rompre avec l’héritage de son prédécesseur, premier président de gauche colombien, en réaffirmant la primauté de la force publique. Le Sénat a approuvé le transfert temporaire du Congrès dans ce département, mais la Chambre des représentants doit encore se prononcer, et une proposition concurrente suggère de maintenir la cérémonie dans le Cauca tout en excluant le cadre militaire. L’entourage du président élu perçoit dans l’obstruction de Gustavo Petro une tentative de délégitimer a posteriori l’alternance.
Au-delà du bras de fer symbolique, la transition se déroule dans un climat d’extrême polarisation politique alimenté par des accusations réciproques. Le gouvernement sortant achève son mandat avec neuf ministères et entités dépourvus de titulaires, tandis que Gustavo Petro multiplie les mises en garde contre une perte d’indépendance nationale et appelle ses partisans à se préparer à la « résistance ». Des observateurs latino-américains relèvent que les deux dirigeants refusent de se rencontrer le jour de l’investiture – un rendez-vous manqué qui, selon plusieurs analystes, affaiblit le crédit des institutions démocratiques colombiennes et ravive le spectre d’une militarisation de la vie publique.
Les tensions bilatérales entre Bogota et Washington, déjà exacerbées sous l’administration Trump, constituent la toile de fond de cette crise. Selon des sources proches de la présidence sortante, le soutien américain à Abelardo de la Espriella et les déclarations de Gustavo Petro sur l’ingérence du département d’État traduisent une rupture dans une alliance historique. Le dossier reste suspendu à la décision de la Chambre des représentants, mais aussi à l’éventuelle saisine de la Cour suprême : pendant que le président sortant agite la menace d’une « seconde indépendance », les institutions colombiennes doivent encore tracer le chemin juridique et logistique d’une cérémonie qui, pour la première fois depuis des décennies, ne se déroulerait ni sur la place Bolívar ni dans la tradition d’une passation pacifique.
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