
Au Pérou, Keiko Fujimori en tête d’un scrutin sous tension, la gauche refuse de reconnaître les résultats
Avec 99 % des bulletins dépouillés, l’écart se réduit à 35 000 voix en faveur de la candidate de droite, tandis que le camp de Roberto Sánchez dénonce des irrégularités et appelle à manifester.
La crispation post-électorale franchit un nouveau seuil au Pérou. Le parti Juntos por el Perú, qui porte la candidature de l’héritier politique de Pedro Castillo, Roberto Sánchez, a annoncé qu’il ne reconnaîtrait pas le résultat final du second tour, invoquant un « manque de transparence » et une « délégitimation du vote citoyen ». Cette déclaration, relayée par la presse brésilienne et argentine, intervient alors que le décompte officiel, supervisé par l’Office national des processus électoraux (ONPE), donne une avance d’environ 35 000 suffrages à la candidate de droite Keiko Fujimori – soit 0,2 point de pourcentage – avec 99 % des procès-verbaux examinés. Le mouvement de Sánchez a d’ores et déjà convoqué une manifestation à Lima pour le 17 juin et prévoit d’autres mobilisations dans les régions, ravivant le spectre d’une crise de légitimité qui avait déjà marqué la précédente élection présidentielle.
La dynamique du dépouillement a accentué les suspicions mutuelles. Alors que les résultats préliminaires favorisaient initialement Sánchez, l’avantage s’est inversé à la mi-juin grâce aux votes de la diaspora, scrutés en dernier. Les médias argentins et colombiens soulignent que l’écart s’est ensuite creusé lors de l’examen des premières urnes contestées, au point que Fujimori frôle désormais les 50,1 % des voix. Il reste toutefois près de 256 000 bulletins à trancher, issus d’actes faisant l’objet d’impugnations, ce qui repousse la proclamation officielle du vainqueur de deux semaines, voire jusqu’à la fin du mois. Ce calendrier incertain nourrit un climat d’affrontement, chaque camp interprétant les chiffres comme la preuve d’une manipulation ou d’une victoire inéluctable.
Un microcosme de la fracture péruvienne a émergé dans le district montagneux de Lahuaytambo, où les deux candidats ont obtenu exactement 181 voix chacun. Ce résultat parfaitement symétrique, rapporté par les chaînes brésiliennes CNN Brasil et G1, illustre la polarisation extrême d’un pays désenchanté par ses élites et miné par des inégalités persistantes. La presse latino-américaine y voit le reflet d’un électorat scindé entre l’héritage autoritaire du fujimorisme et la promesse d’une rupture sociale incarnée par Sánchez, dans un contexte où la défiance envers les institutions électorales s’est banalisée.
À cette fracture politique s’ajoute une douleur sociale encore vive. Au Mexique, le quotidien El Financiero a recueilli le rejet catégorique de l’Association des martyrs et victimes des manifestations de 2022-2023, qui refuse de voir « la fille d’un dictateur » accéder à la présidence. Ces familles, endeuillées par la répression des protestations contre l’ex-présidente Dina Boluarte et en faveur de la libération de Pedro Castillo, accusent Keiko Fujimori d’avoir protégé les responsables des violences. Leur mobilisation devant le Palais de justice de Lima rappelle que le scrutin se déroule sur un terreau de ressentiment historique, où le nom Fujimori reste associé aux années de plomb de l’ère Alberto Fujimori.
Alors que le Pérou s’enfonce dans une nouvelle crise post-électorale, la perspective d’une présidence Fujimori fragile se dessine, contestée avant même d’être proclamée. Les chancelleries européennes et les observateurs francophones, attentifs à la stabilité de la région andine, redoutent un scénario de paralysie institutionnelle comparable à celui de 2021, lorsque le refus de reconnaître la défaite avait alimenté des mois de turbulences. La rue, une fois de plus, pourrait dicter le tempo d’une transition qui s’annonce aussi serrée dans les urnes que périlleuse dans la rue.
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